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 Les oeuvres d'art : des témoignages dignes de confiance ?

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Achillia
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MessageSujet: Les oeuvres d'art : des témoignages dignes de confiance ?   Sam 9 Oct - 23:08

Cette question me trotte depuis un moment en tête.

Cela s'explique sûrement par mes quelques années d'Histoire de l'Art, où l'on nous martèle que l'Art est une chose subjective, pouvant tout aussi bien retranscrire fidèlement la réalité - avec comme seule vocation l'imitation - tout comme elle peut représenter un véritable miroir aux alouettes selon le degré de " génie " de l'artiste en question.

Or, pour tous ceux qui travaillent sur ces fameuses œuvres d'art, et s'appuient sur elles dans leurs réflexions étant donné qu'elles sont notre unique support visuel, je pense qu'il est légitime de se poser la question de la véracité et du degré d'objectivité de ces témoignages picturaux.

Si nous nous situions par exemple à l'époque de la Renaissance Italienne, il conviendrait de prendre une armada de pincettes avant de tirer des conclusions de ce que l'on croit voir sur l'image, le Quattrocento étant la période par excellence de liberté spirituelle des artistes qui se régalent de glisser maintes allégories, revendications politiques ou idéaux esthétiques dans leurs oeuvres.Ainsi la peinture " El Primavera " - Le Printemps - de Sandro Botticelli donne-t-elle l'impression de représenter des jeunes gens qui s'égayent dans un jardin, mais elle cache en fait toute une représentation mystique des Métamorphoses d'Ovide, et son tableau Pallas et le Centaure , commandé par Laurent de Médicis, dissimule une vive critique à l'égard du Pape.

On peut donc se demander dans quelle mesure se fier aux artistes de l'Antiquité. Leur anonymat ( puisque seuls les meilleurs sculpteurs grecs signaient leurs œuvres, on ne connait aucun artiste romain ) ne leur garantissait-il pas somme toute une liberté totale quant à l'expression de leur art ? Pline nous apprend à ce sujet en effet que pour les Romains, le nom du commanditaire, du donneur d'ordre, du propriétaire, ou même de celui qui a donné à voir telle œuvre dans un temple ou un portique, est plus important que celui de l'artiste. Aucun artiste romain n'a donc laissé de nom comparable à celui de Praxitèle ou de Zeuxis ( Grecs ).


L'ART : UNE NOTION BIEN DIFFERENTE DE CELLE DE NOS JOURS


L'origine du mot " Art " vient du latin Ars, artis, ce qui signifie " habileté, métier, connaissance technique. "Le mot grec pour "art" est τέχνη, " compétence" ou "habileté". On peut dores et déjà affirmer que la notion d'Art se rapproche de " savoir-faire " et que " l'artiste " est plus " artisan " qu'autre chose. Un Mosaïste, un sculpteur ou un peintre " basique " gagne 20 fois moins qu'un avocat dans la Rome Antique.Ce sont des métiers la plupart du temps méprisés, et on préfèrera confier ce genre de tâche à des esclaves Grecs ou Égyptiens plutôt qu'à un Romain.

Les artistes exécutaient les commandes de clients et ne travaillaient pas pour leur propre compte.Néanmoins il y avait des écoles dans Rome, ce qui atteste un certain professionnalisme, une reconnaissance minimum et surtout une homogénéité de travail.Dans le cadre de la mosaïque, on distingue l'école romaine ( caractérisée par des dessins linéaires, sur des fonds neutres ), l'école syrienne ( formes simplifiées, proportions mal respectées ), et l'école africaine ( sens aigu de la perspective, du modelé, et riche palette de couleurs. )


L'IMITATION POUR MAITRE MOT


Dans l'Antiquité, l'imitation est le fondement de l'éducation. On n'interprète pas, on représente.La recherche de l'originalité et du subliminal est une notion tout à fait moderne, l'artiste antique ne cherche pas comme un Salvador Dali à exprimer d'onirisme ou comme un Otto Dix ( artiste des années 20 en Allemagne, connu pour ses œuvres de l'entre-deux-guerres ) à exprimer une catharsis , à savoir une retranscription des émotions à travers l'Art.

«Et en effet, on ne peut non plus douter que l'art se tient en grande partie dans l'imitation. De même que l'invention vient avant et est essentielle, de même, il est utile de suivre les inventions bien conçues. Ainsi l'enfant suit le tracé des lettres pour s'habituer à écrire, le musicien la voix de son maître, les peintres les œuvres de leurs aînés et les paysans prennent en exemple la culture éprouvée par l'expérience: nous voyons, enfin, qu'en toute discipline, les débuts consistent à se former d'après une forme obligée qui nous est proposée. Et par Hercule, il faut bien être soit semblable, soit dissemblable à ceux qui font bien. Et c'est rarement la nature qui nous rend semblables, bien plutôt l'imitation » - Quintilien, rhéteur et pédagogue latin du Ier siècle après J.-C. -

Pline parle par ailleurs d'un art " tourné vers le public, vers l'appropriation privée, le marché. "Comprendre un pur produit commercial.

Dans l'optique qui nous intéresse, à savoir les productions iconographiques de gladiature, on serait dès lors tenté de penser que, l'imitation étant le maître mot de " l'art " pictural romain, on peut considérer comme parfaitement objectives, neutres et fidèles l'intégralité des représentations imagées des combattants... " L'artiste " n'ayant pas de volonté d'innovation, ne se contentant que de sculpter, dessiner, représenter trait pour trait ce qu'il voit.

Mais il convient toutefois de souligner une notion subtile, caractéristique de l'art romain, et héritage direct de l'art grec, qu'est l'émulation.


LE STYLE ROMAIN

C'est connu, les Romains s'approprient la culture d'autres civilisations et la mettent à leur sauce.En l'occurrence, c'est bien entendu l'art Grec qui a servi de modèle aux artistes romains.Et c'est de notoriété publique que l'art grec est un hymne à la beauté, à l'esthétisme, à la sensualité, à la perfection.

La notion d'émulation


L'émulation, ou la volonté d'enjoliver, de surpasser, de faire pareil mais en mieux, est typique de l'art romain. Selon Pline l’Ancien, Lysippe de Sycione " disait souvent que [ les artistes anciens ] représentaient les hommes tels qu’ils sont en réalité, mais lui, tels qu’ils devraient être."On perçoit déjà ici une volonté non dissimulée d'enjoliver la réalité par certains artistes.

Pour Quintilien, il doit y avoir un progrès dans le domaine de l'art : " C'est une honte de se contenter d'égaler ce que l'on imite. "" Car, au contraire, où serait-on, si personne n'avait rien accompli de plus que celui qu'il imite ? Il n'y aurait pas de peintures, seulement des lignes suivant le contour des ombres que forment les corps au soleil... "

On peut considérer les paroles de Quintilien comme représentant bien l'état d'esprit général des commanditaires, puisque lorsque les clients commandaient une copie d'une œuvre ( le plus souvent une scène de mythologie grecque ), il fallait qu'il précise que la copie se devait d'être en tout point exacte.

Cette recommandation peut se traduire par une volonté de brider l'éventuelle fantaisie des artistes emportés dans leur élan créatif.. Dès lors, on sort du domaine de la simple imitation pour entrer indéniablement dans des notions telles qu'interprétation, enjolivement, touche personnelle...

D'ailleurs, Quintilien parle bien de l'imitation comme initia disciplinae, " le commencement de la discipline. "Faut-il en déduire que - comme aujourd'hui on apprend encore à dessiner des fleurs en ayant devant soi un arrangement dans un vase pour ensuite s'essayer à des réalisations plus libres - l'imitation était le début de formation des "artistes", et qu'ensuite ils se laissaient aller à davantage de libertés ?

Ainsi, une des caractéristiques de l'art romain est également l'éclectisme, ce qui signifie le réarrangement des pièces pour créer une nouveauté.

Par exemple, au IIème siècle, le groupe statuaire de Mars et Vénus ( Musée du Louvre ) est la juxtaposition d'une Aphrodite du type de Capoue, qui à l'origine se mire dans un bouclier, et d'un Arès du type Borghèse. Le sens est détourné : Vénus habille son amant et ne s'admire plus dans un miroir. Les Romains adoptent néanmoins le style grec consistant à montrer des corps dépourvus de tout défaut, des postures langoureuses, des physiques éternellement jeunes.


A l'inverse de l'émulation : le rigorisme.

Une autre particularité du style romain est le rigorisme.Ces bustes aux traits durs, fermés, au regard inquisiteur et aux mâchoires serrées est typique, et témoigne de l'image que l'Empire Romain veut donner au reste du monde. Nous avons donc l'émulation d'un côté, le rigorisme de l'autre...Une notion d'enjolivement, une notion de " méchantisation"... La notion d'objectivité basée sur la simple imitation en prend un sacré coup...


DES DESACCORDS AU SEIN MEME DE ROME


Pour Cicéron, l'artiste ne cherche pas à imiter le monde sensible, mais il essaie de dévoiler à travers ses œuvres le modèle parfait de la beauté qui réside dans son esprit.
Cette idée s'imprègne de l'idée platonicienne l'absolue perfection qui permet à l'artiste de rivaliser avec la nature, d'en corriger les imperfections et donc de la surpasser.

Cette conception pose certains problèmes pour d'autres personnages antiques comme celle de Sénèque, qui ôte toute perfection à l'Idée de l'artiste.

Pour Plotin, l'artiste est capable, par une intuition intellectuelle, de saisir la beauté suprême, et de l'insuffler dans la matière pour en faire une œuvre d'art.

Rome est une ville d'interdits, attachée à d'anciennes valeurs morales et en général peu encline à l'innovation.Le terme même d'innovation, nova res, a une connotation péjorative, synonyme de " révolution ".Mais les artistes sont rarement, on l'a vu, des Romains. Grecs, Égyptiens, ou même pérégrins ou provinciaux, ils sont en général assez émancipés de tout ce psychorigisme.Les changements se font dès lors loin de Rome, dans les provinces, et reviennent à la capitale avec une certaine ancienneté et donc, une certaine crédibilité.


LA GLADIATURE : ENJOLIVEE OU VOLONTAIREMENT EMPIREE ?

On peut dès lors se demander si les corps somme toute relativement fermes, musclés et athlétiques des gladiateurs représentaient réellement la majorité des combattants, ou faut-il y voir de l'émulation ?

N'y avait-il pas parmi eux quelques esclaves malingres, quelques auctorati fraîchement arrivés au Ludus, obèses...
De même, lorsque l'on voit sur certaines scènes des flots de sang, doit-on réellement croire qu'une artère fémorale ou qu'une carotide ait été percée, ou ne s'agit-il que de rigorisme destiné à représenter Rome comme la toute-puissance virile qui étripe ses ennemis ?

Les artistes fréquentaient-ils les arènes, voyaient-ils réellement les combats qu'ils dépeignent ? Ou leurs dessins, leurs sculptures ne sont-ils que la réalisation imaginée d'une commande d'un amateur de munus leur décrivant vaguement une scène ? Et cette scène, a-t-elle seulement existé ? ou n'est-elle que le fruit des fantasmes du commanditaire ?Beaucoup de ces questions resteront probablement sans réponses..


Merci de m'avoir lue Wink
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Diomède

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MessageSujet: Re: Les oeuvres d'art : des témoignages dignes de confiance ?   Mar 9 Nov - 18:00

je t'ai lue, et avec beaucoup d'attention, Achillia, aussi le prof d'italien que je suis a sursauté (un peu) en lisant "el primavera". Sandro Botticelli n'étant pas espagnol, rendons à César...
En italien le printemps est féminin, - si je ne me trompe le personnage central du tableau est une femme - et se dit donc "la primavera". Je sais, ce n'est pas le plus important et ça peut sembler un tantinet futile, mais c'était le cri du coeur !
Vale
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Achillia
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MessageSujet: Re: Les oeuvres d'art : des témoignages dignes de confiance ?   Mar 9 Nov - 21:34

Diomède a écrit:

En italien le printemps est féminin, - si je ne me trompe le personnage central du tableau est une femme - et se dit donc "la primavera". Je sais, ce n'est pas le plus important et ça peut sembler un tantinet futile, mais c'était le cri du coeur !
Vale
Diomède

Oups Embarassed

Mille excuses à Sandro, le petit tonneau Wink
D'autant plus inexcusable que ce tableau a été ma "soutenance" à l'épreuve d'Histoire de l'Art du BAC Embarassed

Oui, le personnage central est bien une femme, c'est Vénus-Marie, on retrouve une très large palette métaphorique dans ce tableau, tant politique que religieux, voire mystique Wink
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MessageSujet: Re: Les oeuvres d'art : des témoignages dignes de confiance ?   Mer 10 Nov - 19:06

C'était une manière de plaisanterie, et je suis sûr que le "tonnelet" t'aurait pardonné.
Simplement, encore une fois, mon job a parlé ; quand je pense qu'en Italie l'histoire de l'art est obligatoire pour la section littéraire dans ce qui est l'équivalent de notre Seconde à la Terminale, je mesure parfois le chemin qu'il nous reste à parcourir. J'ai passé les concours à Grenoble et ce n'est qu'en année de DUEL - le DEUG de l'époque qu'il y avait une initiation à l'histoire de l'art ; on ne peut que le regretter, d'autant que pour Capes - Agrégation on en restait aux bonnes vieilles recettes que sont la "disserte ", le thème et la version ; la tradition quoi !
Je me souviens encore de l'air effaré de certains de mes élèves au cours d'un échange avec leurs camarades italiens quand ces derniers étaient capables de leur expliquer un tableau pendant la visite des Offices à Florence. Et pour être honnête, j'étais parfois aussi béotien qu'eux jocolor !
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Achillia
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MessageSujet: Re: Les oeuvres d'art : des témoignages dignes de confiance ?   Ven 12 Nov - 1:10

J'ai personnellement commencé l'Histoire de l'Art en Première Littéraire. C'était effectivement facultatif, ainsi qu'en Terminale, à moins de suivre l'option principale Art Plastique ou Musique, où l'Histoire de l'Art était obligatoire ( mais avec le minimum horaire. )

En FAC, toujours en section Lettres ( Modernes ), c'était toujours optionnel.
Par contre, chose intéressante, si l'on suivait le cursus UE 2 HIDA, l'archéologie était imposée à raison de 4h / Semaine. Ce qui est une très bonne chose.

Les Offices de Florence sont un peu notre Louvre à nous ( en moins grand mais avec des pièces maîtresses ). C'est certes une très bonne chose mais j'allais dire presque normal que les élèves Italiens connaissent leur patrimoine. Mes premières sorties au Louvre dataient de l'école primaire, il y en a eu aussi une au collège, deux au lycée.
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