Cette question de l'estoc ou de la taille dans les combats a à mon avis été mal abordée depuis le début dans ce sujet.
Moi-même, je suis un peu revenue sur les premiers propos que j'ai pu tenir sur ce fil ( datant de février dernier, comme quoi en quelques mois on peut revoir son point de vue ).
En fait, à mon avis, il ne faut pas résumer le combat à des coups de taille ou d'estoc, c'est à dire l'un ou l'autre. Les uns soutiennent l'estoc, et ils ont des arguments pour cela, les autres soutiennent la taille, et ils ont également de quoi étayer leurs propos. Pourquoi dans ce cas ne pas imaginer les deux ?
L'escrime gladiatorienne est un savant équilibre, de glaive et de bouclier, de défense et d'attaque, alors pourquoi pas de taille et d'estoc.
En effet, que faire avec une lance si ce n'est de l'estoc ? que faire avec une sica si ce n'est de la tranche ?
Le problème de l'estoc est que c'est un type de coup porté qui peut à lui seul faire stopper le combat, puisqu'il en résulte rarement une blessure superficielle. La taille, en revanche, si tant est qu'elle ne soit pas trop profonde, fatigue, fait perdre du sang, et à terme peut faire stopper le combat, mais dans un délai plus long.
En fait le gladiateur intelligent peut tout à fait être en mesure de choisir quels coups il veut porter sans qu'aucun ne lui ait été interdit : commencer par trancher, tailler, fatiguer l'autre, s'il constate que son adversaire se protège mal.. histoire de faire durer le plaisir et de montrer sa dextérité.
Ou au contraire opter pour l'estoc comme coup final ou si son adversaire ne lui laisse que très peu d'ouvertures et qu'il doit profiter de la moindre chance pour faire cesser le combat car lui aussi se fatigue.
Si on analyse les textes anciens, on ne peut résumer le combat de gladiateur à quelque chose de simplement brutal, d'expéditif, où l'on cherche à tuer. Ce raffinement dans le combat a même su séduire ceux que la gladiature n'attire pas spécialement, comme Cicéron :
Voyez l'athlète ou même le gladiateur, jusque dans l'impétuosité de
l'attaque ou les précautions de la défensive,
dessiner tous ses
mouvements suivant certaines règles de gymnastique. Toutes ses poses, si
admirablement calculées pour les chances du combat,
ne coûtent pourtant
rien à la grâce. C
icéron, De l'orateur, I, 68
Il
faut enfin que l'orateur acquière, pour les pensées comme pour les
paroles,
cette perfection, à laquelle tendent les gladiateurs et les
maîtres d'escrime;
qui ne pensent pas seulement à porter des coups, ou à
parer ceux qu'on leur porte, mais qui cherchent encore à mettre de la
grâce dans leurs mouvements. Ainsi l'orateur doit donner au discours, au
moyen des mots, la grâce et la régularité; au moyen des pensées, la
force et la puissance.
Cicéron, De l'orateur, I, 52 Le problème majeur de l'estoc restant qu'il risque de causer la mort. Alors, permis ou pas permis ?
Toujours de Cicéron, il existait des types de gladiateurs enragés qui se semblaient pas se soucier d'offrir un combat élégant, mais voulaient simplement écharper l'autre ( le passage en orange indiquant clairement un coup mortel prévu par le gladiateur ):
" C'est moi qui le tuerai, je le renverserai et je le vaincrai,
si vous voulez le savoir. Mais voici, je crois, ce qui va se passer : je
recevrai d'abord un coup au visage. Puis
j'enfoncerai mon glaive dans
la gorge et les poumons de ce salaud. Je hais mon homme, je me bat avec
colère et il ne nous faudra que le temps nécessaire à chacun des deux
pour assurer son glaive dans sa main droite. Voilà jusqu'où me portent
les passions, la haine de l'adversaire et ma colère. "
- Citation de Cicéron au sujet du gladiateur Lucilius. -Nous disposons également de cette image bien connue,qui montre clairement un coup porté au cœur en plein combat, sans que l'arbitre n'aie pu intervenir :

Les épitaphes de gladiateurs morts au combat sont également ambigues :
" Stephanos est mort à Hiérapolis en se battant sans haine contre un
homme possédé d'une terrible et sanguinaire furie. Mais avant de mourir,
il l'a tué. " Stephanos a donc reçu un coup mortel durant le combat. A-t-il lui aussi tué son adversaire comme il est écrit, ou l'autre a-t-il été justement condamné par la foule pour un coup interdit ?
" Seule Moïra ( la Destinée ) a pu jeter un vainqueur aux pieds d'un vaincu. " - relevée à Gortyne -Même cas de figure : mauvaise foi du gladiateur qui est mort et qui s'estimait meilleur, ou coup mortel reçu au cours du combat ?
L'histoire d'Urbicus le Secutor, qui conseille de tuer quelqu'un quand on le peut, a déjà été abordée par des historiens qui l'interprétaient de cette façon :
Urbicus a gagné un combat, on lui a laissé le choix de tuer ou non son adversaire, et il lui a laissé la vie. Plus tard, il retombe sur ce même gladiateur qu'il avait épargné, et cette fois perd. On laisse à son rival le choix de son sort, et celui ci le tue. Ce qui fait dire à Urbicus "
je te donne ce conseil : quand on vainc quelqu'un, on le tue."Ca fait quand même beaucoup de coïncidences : deux fois de suite, ces deux hommes se retrouvent face à face ( alors que l'on sait qu'un gladiateur se déplaçait dans tout l'Empire selon les commandes de son laniste, et ne combattait que quelques fois par an ? ) et en plus, deux fois de suite on laisse au vainqueur le choix du sort de son rival ( ce qui se faisait, mais rarement ), c'est quand même étrange.
Le plus vraisemblable ne serait-il pas d'imaginer qu'Urbicus a placé un coup particulièrement bon lors du combat, et que son adversaire ait ouvert sa défense ou même, soit tombé au sol, et qu'il l'a laissé se relever pour continuer le combat ? ce qui sous-entendrait, puisqu'il regrette ce choix, qu'il aurait pu l'achever de lui-même lors du combat..
Mais beaucoup de choses ne collent toujours pas avec cette idée :
- Où est le choix du public dans ce cas ?
- Où est le choix de l'Editor ?
- Quel est le rôle de l'arbitre alors ?
- Que penser du fait qu'un esclave ( le gladiateur ) puisse attenter au patrimoine d'un homme libre ( le laniste de l'autre glad ) en le tuant ?
Un ami récemment m'a dit par mail penser ainsi : deux gladiateurs sont comme deux chiens pour quelqu'un qui organise un combat de chiens. Les chiens vont se déchirer, et un des deux va tuer l'autre. Les maîtres des animaux s'arrangeront ensuite, parce qu'il ne leur viendra pas à l'idée qu'un chien puisse être responsable de ce qui s'est passé, ce sont des animaux.
Or, la Lex Aquilia place esclave ( gladiateur ) et animaux ( bétail notamment ) exactement au même niveau juridiquement. On ne leur reconnaît pas de capacité de réflexion.
Dernier point : on pourrait imaginer la mort permise au cours du combat lors de sine missione prévus à l'avance. Dans ce cas, effectivement, l'arbitre ne sert à rien..
Bon j'ai assez blablaté pour aujourd'hui
